Congrès national francophone
Les services aux enfants et adultes de Prescott-Russell, Juin 2003
Éléments de la conférence d’ouverture du congrès
Sylvain Rouillard propose ici des éléments de réflexion sur des liens entre la créativité et la philosophie d’action en intervention psychosociale.
Des moyens concrets sont aussi proposés afin de stimuler la créativité du client.
Cet événement au titre stimulant nous convie à une rencontre prometteuse:
La créativité en intervention sociale.
Quelle est donc cette créativité avec qui nous avons rendez-vous?
En quoi consiste la créativité?
Une personne qui rencontre un intervenant social doit changer quelque chose dans sa vie et habituellement elle se perçoit comme victime de la situation.
La créativité peut, dans la rencontre entre la personne qui consulte et l’intervenant, se manifester à divers niveaux.
Commençons par définir en quoi consiste la créativité; pour les fins de ce texte, définissons-là comme « produire quelque chose de neuf pour soi ».
En effet, on peut dire qu’une personne manifeste sa créativité, lorsque, devant une situation problématique, elle trouve des idées dont elle a l’impression de ne les avoir jamais vues ou entendues auparavant. Habituellement, cela provoque chez la personne un sentiment de surprise.
En tant que psychologue spécialiste en créativité, je suis très intéressé par :
• les attitudes individuelles,
• les méthodologies de travail et
• les éléments de climat
qui vont favoriser l’émergence de solutions nouvelles.
La créativité se manifeste donc chez les personnes… Je vous invite à une réflexion tentant de préciser comment la créativité peut se manifester chez l’intervenant ainsi que chez le client.
La créativité chez l’intervenant
La créativité chez l’intervenant émerge lorsqu’il a un sentiment de nouveauté par rapport à ce qu’il vient de dire, sa façon de le dire, un élément nouveau dans sa façon d’accompagner la personne, etc. Ceci étant accompagné par ce fameux sentiment de surprise face à ce qui émerge de lui.
L’expérience et les connaissances de l’intervenant constituent des éléments importants du terrain à partir duquel surgiront les associations nouvelles donnant forme à l’intervention surprenante. On ne crée pas à partir de rien, mais bien à partir des connaissances emmagasinées.
La prise de contact avec de nouvelles théories, approches et techniques crées par les autres est essentielle pour le développement des connaissances de l’intervenant; par ailleurs la créativité de celui-ci surgira lorsque, dans sa pratique, il générera quelque chose qui a pour lui l’apparence du neuf, de l’inédit.
La créativité se manifeste bien sûr dans l’invention de nouvelles théories et approches, mais elle peut tout aussi bien se manifester dans une façon inhabituelle pour l’intervenant d’expliquer quelque chose à un client, dans la création d’une analogie pour illustrer son propos, bref, dans des moments où l’intervenant se permet de prendre le risque de son individualité, de créer ses propres associations et de se surprendre lui-même.
Stimuler la créativité du client
Passer d’un « donneur de solutions » à un accompagnateur dans la réflexion et la recherche de solutions
Un autre volet de la créativité dans l’intervention concerne le client.
Rendre vivante la créativité dans l’intervention signifie aussi mettre en place des conditions pour que la créativité du client émerge à son tour.
Il y a des moments où l’intervenant doit prendre le leadership de l’analyse de la situation ainsi que des actions à poser : lorsque le client est en danger, dans des situations d’urgence, ou lorsque les capacités cognitives du client posent obstacles à une véritable collaboration. L’intervenant, bien que porteur d’une expérience et de connaissances, doit accepter d’être, le plus souvent possible il me semble, autre chose qu’un « donneur de conseils », s’il veut stimuler la créativité du client. Un de ses défis est de devenir un accompagnateur dans la recherche de solutions où le client devient, dans la mesure du possible, actif et impliqué.
Donner des solutions, bien que pouvant être valorisant au niveau personnel, nous confirmant dans notre expertise, comporte le risque de court-circuiter la pensée de la personne qui consulte et la confirmer dans son statut de victime.
Les personnes hautement créatives, celles qui sont reconnues pour générer des idées nouvelles et implanter du changement dans leur domaine d’action, manifestent des attitudes et des comportements spécifiques. Lorsque l’intervenant se positionne comme un accompagnateur dans l’analyse de la situation et la recherche de solutions, et s’il se donne le mandat de stimuler la créativité et l’implication de son client, diverses attitudes et habiletés liées à la résolution de problèmes et la recherche de solutions nouvelles peuvent être sollicitées.
Lorsque l’intervenant fournit un espace de réflexion, accompagne et guide la personne qui consulte dans son processus, notamment :
• d’analyse de la situation,
• d’examen de ses zones de pouvoir et
• de recherche d’idées de solutions,
peut-être que la personne qui consulte se surprendra à :
• voir la situation de façon nouvelle,
• se voir elle-même d’une façon inédite et
• énoncer des solutions originales et pertinentes.
Quelques attitudes et comportement favorisant l’émergence de la créativité du client
Les individus hautement créatifs ne règlent pas, à proprement parler, des problèmes. Ils s’activent à régler des défis qu’ils acceptent.
La personne qui consulte se présente avec ce qu’elle perçoit comme un problème, une situation dont elle veut, le plus souvent, se débarrasser. L’intervenant doit mettre en place des conditions qui amèneront la personne à transformer la situation perçue comme un problème en un défi pour lequel elle a envie de se mobiliser. Bref l’inciter à passer de victime, où elle a l’impression de subir la situation, à une position où elle s’implique, où elle décide de gérer le changement ou de le générer…
Pour expliquer une autre attitude associée à la créativité pouvant être utile dans l’intervention, prenons le processus de création de nouveaux objets. Dans une recherche de ce type, les inventeurs doivent remettre en question ce qu’on appelle les paradigmes, ce que l’on prend pour acquis; par exemple si l’on veut inventer une nouvelle chaise, une piste de recherche nouvelle pourrait être ouverte si on remet en question « l’évidence » que les chaises ont quatre pattes…
En intervention avec les êtres humains, c’est un peu la même chose. Il arrive souvent que le client n’arrive pas à se sortir de sa situation problématique parce que sa perception est limitée par des paradigmes qui inhibent la recherche de solutions nouvelles. En effet, lorsqu’on regarde avec un client les solutions qu’il a trouvées dans le passé, on constate souvent qu’il a constamment cherché dans la même direction et qu’il n’a pas questionné certains éléments perçus comme étant évidents.
Une des fonctions de l’intervenant peut donc consister à amener le client à observer sa façon de concevoir la situation qui l’amène, à questionner sa façon de voir le problème en soulignant les postulats qui ont guidé sa recherche.
Une autre attitude favorable à l’émergence de solutions nouvelles consiste, comme on dit dans l’étude de la créativité, à dépasser l’unique réponse exacte.
Notre éducation nous a entraînés à donner la bonne réponse, la réponse attendue par le professeur…
Lorsque la personne se présente chez un intervenant, on se rend compte qu’elle n’envisage souvent qu’une solution ou, très souvent, que deux solutions, toutes deux inacceptables à ses yeux. Un des paradigmes avec lesquels cette personne arrive est que l’intervention va lui permettre d’accepter une de ces deux solutions envisagées et qui soulèvent toutes deux de l’anxiété.
Contrairement à l’école, la vie nous présente souvent des problèmes ouverts, c’est-à-dire pour lesquels il n’y a pas qu’une seule réponse possible. La bonne solution est celle qui non seulement règle le problème, mais aussi celle qui suscite mon intérêt et pour laquelle j’ai le goût d’investir de l’énergie.
Et pour trouver cette solution peut-être qu’on doit chercher un peu et trouver plusieurs idées…
L’intervenant peut refléter au client le paradigme de l’unique réponse exacte et lui rappeler que d’autres solutions sont peut-être possibles. En effet, pour générer de la nouveauté, il est clair que l’on doit dépasser le connu et se permettre d’envisager des pistes de solutions moins évidentes.
L’intervenant doit mettre en place un espace de réflexion où le client pourra d’abord comprendre que d’autres solutions sont possibles et doivent être imaginées. Il suscitera ensuite la recherche de multiples idées; les solutions nouvelles surviendront peut-être après une recherche faites de tâtonnements, de prises en considération d’hypothèses parfois imparfaites, voire saugrenues. Ces idées, pourront, une fois travaillées et raffinées, devenir des solutions à la portée du client, qui suscitent son désir de s’investir dans leur réalisation, lui permettant ainsi de se mobiliser dans sa démarche et de devenir un véritable agent de changement dans sa vie.
L’intervenant qui a de l’expérience en a vu d’autres… Souvent, il connaît la solution…
Un de ses défis consiste à considérer sa solution comme étant une des solutions possibles… et accepter que le client génère lui aussi des idées.
Il arrive parfois que l’intervenant soit surpris face aux idées émises par le client. Comme dans tout processus d’idéation, des idées peuvent se révéler directement applicables et pertinentes. Il arrive aussi que la génération d’idées amène du matériel non directement applicable mais qui détient du potentiel ou indique des voies de recherche nouvelles. Bien sûr, ce matériel exige d’être raffiné; une des habiletés de l’intervenant, comme chez tout inventeur, consiste à dépasser l’évaluation en termes de bon ou mauvais, accepté ou refusé, ainsi qu’à aider son client à le faire. Tous deux doivent manifester des habiletés très actives de travail sur les idées afin de les transformer en solutions pertinentes.
À partir du moment où l’espace de réflexion favorisant la créativité est en place, la situation de crise pour laquelle la personne a consulté pourrait se transformer en expérience où elle a mobilisé ses capacités personnelles, dont celles de prendre contact avec ses besoins, de se questionner, de clarifier ses zones de pouvoir, d’imaginer des solutions, d’agir de façon nouvelle pour elle; autant d’éléments révélateurs de sa créativité personnelle…
La gratification de l’intervenant se concrétise alors autrement: avoir su mettre en place des conditions qui ont permis au client de prendre contact avec ses forces et, idéalement, avec la certitude que celles-ci pourront être disponibles pour générer le changement dans de prochaines situations…